mardi 8 juin 2010

Ce qui nous manque / Anne-Marie Builles


Un petit air de déploration s’insinue partout devant le trop plein d’objets qui nous entoure «Trop d’objets, trop de matière sans que se pose la question essentielle de leur pertinence » déclare Philippe Starck.
« Au mitan de notre histoire humaine, résolument politique, Philippe Starck nous presse à devenir collectivement plus intelligents, pour mobiliser l’intelligence des enjeux sociaux et des valeurs symboliques à défendre et définir de nouvelles modalités créatives pour « engager l’action juste du moment ».
A ce moment, dit-il, le seul objet encore acceptable sera celui où devront prévaloir sa représentation politique, la réalité économique qu’il reflète et sa dimension écologique.
Quel sens donner à notre avenir, au-delà de notre désenchantement, devant la vitrine de tout ce que nous propose notre société industrielle consumériste.
Pour remettre en marche la machine à innover, « renouer avec l’enthousiasme, apprendre à réinventer joyeusement l’avenir », que nous manque-t-il ?
C’est bien là le fond du problème, le moteur du désir s’est grippé.
Le désir est l’essence de l’homme, dit Spinoza, mais, pour son malheur, une longue tradition philosophique l’a indissolublement lié au manque, et le marketing conquérant de nouveaux marchés a fait le reste.

Bernard Stiegler développe de façon très percutante l’état de desir asphyxié de nos sociétés.
Il accuse le système hyperconsumériste du capitalisme qui, à force d'avoir détourné le désir et la création en pulsions d'achat, fabrique une société transie par la compulsion de répétition, démotivée et autodestructrice qui perd toute confiance en elle et trouve de moins en moins de plaisir à consommer.
« Triomphe de la pulsion sur le désir qui détruit lien social, engendre des troupeaux d’êtres en mal d’être et en mal de devenir, en défaut d’avenir avec la misère symbolique qui en résulte ».
« Le désir de consommation, ce n’est pas le désir. »
Le désir n’est pas l’épreuve d’un manque mais la preuve d’une puissance.
Et c’est le développement des technologies numériques qui peut nous donner cette formidable puissance d’être acteurs de la transformation de notre société.
Au regard des nouveaux modèles d'innovation ascendante en train de s'inventer, nous assistons au renversement du rapport producteur /consommateur, actif/passif vers le développement d’un modèle de distribution partagé et d’une véritable infrastructure de la contribution qui rassemble sur des territoires privilégiés ( « clusters »), designers, artistes et ingénieurs, musiciens et managers (une « creative class ») pour former des bouillons de culture innovants*.
Est-ce la promesse d’un retour des singularités, d’une réactivation du désir de l’alliance retrouvée des deux faces du progrés, utile et subtile ?
Ce sont bien aujourd’hui les véritables enjeux du design de notre avenir.
« Il n’y aura pas de politique d’avenir qui ne soit une politique des singularités »*.
Au hasard, un propos de Gérard Balzagette dans le passionnant catalogue d’exposition du Grand Hornu : « Ce n’est pas l’ergonomie qui fait l’objet d’art, c’est quelque chose d’autre qui sort des pures fonctionnalités et fait insolite, la présence du sujet …, cette légère distorsion qui dit la présence subversive et subtile de son désir, et cette subversion est d’emblée politique. »

Repenser le progrès de notre civilisation, réduire notre consommation mais augmenter autre chose : la qualité du lien social.

Dans cette perspective, ne pas manquer le beau moment de convivialité à venir : Designer’s Days Paris du 9 au 14 Juin 2010

*Bernard Stiegler, le désir asphyxié

In Progress, le Grand Hornu du 9 mai - 12 septembre 2010

2 commentaires:

Jean Schneider a dit…

Quoique restant respectueux face à la carrière professionnelle des sus-mentionnés, notons néanmoins l'absence de proposition ou d'engagement de ces personnes. Ce qui, comme pour d'autres de nos brillants auteurs, tels Virilio ou Baudrillard, amoindrit l'intérêt de leurs propos, sinon ne les confinent parfois à ce qu'on qualifie en psychanalyse de pervers : se réjouir d'être des Cassandre tout en accélérant le processus.
Avons nous besoin, pour changer, de gens qui nous décrivent le malheur, ou de ceux partagent des voies ?

Eric a dit…

Puisqu'il est question d'innovation ascendante, de clusters créatifs et de bouillons de culture innovants, je vous invite à prendre connaissance du projet SmartSystem (www.smartsystem.fr) : tous les ingrédients sus-mentionnés y sont présents !